Niger : Déguerpissements à Niamey — le M62 conteste la gestion de son allié, la junte Tiani

Le mouvement de la société civile qui a activement soutenu le coup d’État de 2023 dénonce aujourd’hui la violation de la Charte de la Refondation dans l’opération d’expulsion de la zone aéroportuaire.

Le M62 n’est pas un mouvement d’opposition ordinaire. Dès le lendemain du coup d’État du 26 juillet 2023, il a compté parmi les premiers à soutenir publiquement les putschistes, déclarant par la voix de son secrétaire général que ce « coup de force » était « l’ultime opportunité de restaurer la dignité du peuple nigérien ». Le mouvement avait également exigé et obtenu le départ immédiat des forces militaires françaises du territoire nigérien.

C’est ce même mouvement qui, dans un communiqué au vitriol signé le 3 juin 2026 par son coordonnateur national Sanoussi Mahaman, tire aujourd’hui la sonnette d’alarme sur la gestion gouvernementale de l’opération de déguerpissement en cours dans la zone aéroportuaire de Niamey.

Le dimanche 31 mai 2026, les autorités ont lancé l’éviction des occupants de plusieurs quartiers installés en zone aéroportuaire de Niamey. Le gouvernement invoque des impératifs sécuritaires liés à la protection des infrastructures stratégiques face à la menace terroriste, et affirme avoir recensé 1 637 propriétaires qu’il s’engage à dédommager.

Mais sur le terrain, le tableau est radicalement différent. Selon plusieurs témoignages recueillis dans les quartiers concernés, des bulldozers sont entrés en action sans que les résidents n’aient reçu le moindre préavis écrit ni la moindre compensation financière. Des familles entières, femmes, enfants, personnes âgées, individus en situation de handicap — se sont retrouvées à la rue en quelques heures, contraintes d’abandonner leurs biens, leurs meubles et parfois des années d’épargne investies dans leurs maisons. Des habitations construites en dur, des boutiques, des écoles coraniques et de petits commerces ont été rasés. La détresse est palpable dans ces quartiers où ne subsistent que gravats et poussière, en cette période de forte chaleur précédant la saison des pluies.

Pour le M62, la gestion de cette crise par le pouvoir militaire est juridiquement et moralement inacceptable. Dans son communiqué, l’organisation martèle que l’engagement verbal du gouvernement ne suffit pas. L’article 32 de la Charte de la Refondation — texte fondamental adopté par la junte elle-même après la prise de pouvoir — est pourtant sans ambiguïté : « Toute personne a droit à la propriété. Nul ne peut être privé de sa propriété que pour cause d’utilité publique sous réserve d’une juste et préalable indemnisation. »

Le mot « préalable » est au cœur du litige. Il signifie que les compensations doivent précéder les démolitions — et non les suivre de manière hypothétique. Or le constat sur le terrain est sans appel : aucun propriétaire n’a été indemnisé avant l’arrivée des engins de démolition. La junte viole ainsi, de facto, la lettre et l’esprit du texte qu’elle a elle-même institué comme loi suprême de la transition.

Face à ce qu’il qualifie de dérive grave, le M62 formule quatre exigences concrètes à l’État :

  1. La suspension immédiate de toutes les opérations de déguerpissement jusqu’au règlement intégral des indemnisations ;
  2. La mise en place d’un comité multi-acteurs pour auditer la situation, assurer la transparence du processus et recenser fidèlement les personnes impactées ;
  3. L’indemnisation effective et intégrale de tous les propriétaires concernés avant toute nouvelle démolition ;
  4. Un délai de grâce de six mois après le versement effectif des fonds pour permettre aux familles de se reloger dignement.

Le M62 souligne par ailleurs le contexte particulièrement inopportun de l’opération : lancée à la veille de la saison des pluies et en pleine période d’examens scolaires, cette vague d’expulsions fragilise non seulement les familles, mais aussi les élèves et leurs enseignants, en perturbant brutalement les conditions d’étude dans les semaines les plus critiques de l’année scolaire.

Le paradoxe politique est saisissant. Le M62, chantre autoproclamé des valeurs de la refondation — dignité, justice sociale, solidarité, fraternité —, se dresse aujourd’hui contre le général Abdourahamane Tiani pour le contraindre à respecter les lois qu’il a lui-même promulguées. En interpellant directement « Son Excellence le Général d’Armée Abdourahamane Tiani, Président de la République, Chef de l’État », le mouvement envoie un signal politique fort : même ses alliés les plus fidèles ne peuvent plus fermer les yeux sur les dérives d’une gouvernance qui se veut de rupture mais reproduit les pratiques autoritaires qu’elle prétendait abolir.

La question qui se pose désormais avec acuité est celle de la crédibilité de la transition. Si la junte est incapable de faire respecter ses propres textes fondateurs dans la gestion d’une opération d’urbanisme, comment peut-elle prétendre incarner un projet de refondation nationale ? Le déguerpissement de la zone aéroportuaire de Niamey n’est peut-être qu’un révélateur parmi d’autres d’un fossé qui se creuse inexorablement entre le discours souverainiste et la réalité vécue par les Nigériens ordinaires.

Pour la junte, la réponse à cette crise — à la fois sociale, juridique et désormais politique — devra se traduire par des actes concrets et vérifiables. Les promesses, elles, ont déjà fait leur temps.

Par : La Rédaction

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