
Il atterrit à Yaoundé dans l’après-midi du 15 avril 2026, sous les ovations d’un peuple qui attend de lui ce que quarante-trois ans de régime n’ont pas su offrir : la lumière. Pas celle, symbolique, des Évangiles — bien qu’elle soit la sienne — mais aussi, littéralement, celle que coupent chaque jour les distributeurs d’électricité d’un pays riche en barrages et pauvre en bonne gouvernance. Le Pape Léon XIV, né Robert Francis Prevost, élu le 8 mai 2025, effectue au Cameroun la deuxième étape de son premier voyage apostolique africain. Il vient en « pèlerin de la paix ». Il arrive dans une poudrière.
Un voyage pastoral dans un pays sous haute tension politique
La visite du Souverain Pontife au Cameroun — du 15 au 18 avril 2026, avec des étapes à Yaoundé, Bamenda et Douala — intervient dans un contexte politique d’une exceptionnelle gravité. Six mois après l’élection présidentielle du 12 octobre 2025, le pays n’a toujours pas digéré le verdict des urnes. Le Conseil constitutionnel a proclamé la victoire de Paul Biya avec 53,66 % des suffrages, face à son challenger Issa Tchiroma Bakary crédité de 35,19 %. Un résultat que l’opposition qualifie ouvertement de « mascarade ».
Les faits plaident en faveur du scepticisme. Des procès-verbaux de bureaux de vote ayant circulé sur les réseaux sociaux indiquent que Bakary aurait largement devancé le président sortant. Plus troublant encore : dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, notoirement hostiles à Biya, les résultats officiels affichent une participation en hausse de plus de 37 % — avec un score de 80 % en faveur du chef de l’État sortant. Une arithmétique qui défie la logique politique la plus élémentaire.
Depuis, la répression a suivi son cours prévisible. À Douala, des manifestations post-électorales ont été dispersées à balles réelles, faisant plusieurs morts — quatre selon le gouverneur du Littoral, vingt-trois selon le collectif Stand Up for Cameroon. Des centaines d’opposants, d’universitaires et de militants ont été interpellés. À la veille de l’arrivée du Pape, des femmes de détenus, dont Makini Tchameni, épouse de l’homme politique emprisonné Djeukam Tchameni, ont remis un mémorandum à l’archevêque de Douala, Mgr Samuel Kleda, demandant au Saint-Père d’intercéder pour la libération des prisonniers politiques.
« En dehors d’un pape, personne n’a d’autorité morale sur le président camerounais. Il fait ce qu’il veut et quand on sort, il nous tire dessus. »
— Henriette Ekwé, journaliste camerounaise, citée par RFI
Paul Biya, 92 ans, huitième mandat : le plus vieux chef d’État du monde reçoit le Pape
Le président Paul Biya a accédé au pouvoir le 6 novembre 1982. Depuis lors, il n’en est jamais sorti. Aujourd’hui âgé de 92 ans, il est — selon le recensement mondial en vigueur — le plus vieux chef d’État non-royal en exercice sur la planète. Il vient d’entamer son huitième mandat présidentiel. À l’issue de ce mandat, en 2032, il aura gouverné le Cameroun pendant un demi-siècle.
C’est à son invitation personnelle que le Pape Léon XIV a accepté de se rendre au Cameroun — ce que précise d’ailleurs un communiqué du cabinet civil de la présidence camerounaise, signé le 24 février 2026. Le Saint-Siège, pour sa part, parle pudiquement d’un voyage « répondant à l’invitation des chefs d’État et des autorités ecclésiastiques concernées ». La nuance diplomatique ne trompe personne.
Cette visite est la quatrième d’un souverain pontife en terre camerounaise depuis 1982 — soit exactement depuis que Biya est au pouvoir. Jean-Paul II avait foulé ce sol en 1985 et 1995 ; François en 2023. À chaque fois, le même homme était à la tête de l’État. Cette constante n’a pas échappé à la société civile, qui y voit une occasion de briser l’omerta internationale autour d’un régime que ses propres détracteurs appellent — sans métaphore — un « État-Ehpad ».
La pauvreté, pendant ce temps, a progressé de 66 % depuis l’an 2000, touchant près de dix millions de Camerounais. Le chef de l’État, lui, séjourne régulièrement à l’Hôtel InterContinental de Genève, dont les suites avoisinent les 3 500 euros la nuit.
Bamenda, épicentre d’une guerre oubliée
L’itinéraire du Pape est lui-même un message politique que nul ne peut feindre d’ignorer. Après la capitale Yaoundé, Léon XIV se rendra à Bamenda, chef-lieu de la région du Nord-Ouest anglophone. Depuis 2016, cette ville et sa région — ainsi que le Sud-Ouest voisin — sont le théâtre d’un conflit armé entre les forces gouvernementales et des groupes séparatistes réclamant l’indépendance de l’« Ambazonie ». Ce conflit a causé plusieurs milliers de morts et contraint des centaines de milliers de personnes à l’exil intérieur ou extérieur.
Tout avait commencé par des manifestations pacifiques d’avocats et d’enseignants anglophones dénonçant la marginalisation de leur communauté dans un État à dominante francophone. La réponse du gouvernement avait été la répression. Le reste est une tragédie dont les pages s’écrivent encore dans le sang.
Pour Mgr Andrew Nkea, archevêque de Bamenda et président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, le Pape vient « comme ambassadeur de la paix et apôtre de la réconciliation ». C’est précisément parce que l’État, lui, a choisi la guerre.
Lumières éteintes dans le pays des barrages
Il y a quelque chose d’emblématique dans le fait que le Cameroun — pays disposant d’un potentiel hydroélectrique parmi les plus importants d’Afrique subsaharienne — plonge régulièrement ses habitants dans l’obscurité. Les délestages y sont devenus une variable ordinaire de la vie quotidienne, au point qu’une mère de famille yaoundéenne interrogée par des médias locaux résume la situation en quelques mots : « Nous avons des coupures d’électricité presque tous les jours. Cela affecte notre confort, notre travail et nos études. »
Les chiffres sont édifiants. Sur le papier, le Réseau Interconnecté Sud affiche une capacité de production de 1 536 mégawatts pour une demande nationale estimée à 1 206 mégawatts — l’offre dépasse théoriquement la demande. Dans les faits, les délestages persistent, parfois jusqu’à dix heures consécutives dans les régions septentrionales. La raison ? Un cocktail de mauvaise gestion structurelle : barrages sous contrainte hydrique, réseau de transport saturé, dettes croisées entre l’État et les opérateurs privés dépassant les 177 milliards de FCFA pour la seule ENEO, et un producteur indépendant — Globeleq — contraint d’arrêter ses centrales faute d’être payé.
La SONATREL, société créée précisément pour moderniser le réseau de transport électrique, a elle-même été pointée du doigt à quelques jours de la visite pontificale, après une panne majeure à Douala. « Ce n’est pas un incident isolé. C’est un schéma qui se répète », a tranché un media de la place. « Après des centaines de milliards de FCFA mobilisés pour la réforme du secteur énergétique, comment une seule coupure peut-elle encore paralyser la première ville du pays ? »
À quelques heures de l’arrivée du Pape, le Cameroun exposait au monde l’état réel de ses infrastructures. L’électricité a été rétablie juste à temps pour les caméras.
L’Église, seule boussole morale dans un désert institutionnel
Dans un pays où les institutions sont perçues comme les appendices du pouvoir en place, l’Église catholique fait figure d’exception. C’est là une des données fondamentales que le Saint-Père devra naviguer avec soin. L’archevêque de Douala, Mgr Samuel Kleda, a lui-même dénoncé publiquement le caractère « non-réaliste » d’une nouvelle candidature de Paul Biya à plus de 90 ans. Il a surtout rappelé la réalité d’un pays où des jeunes qui « avaient manifesté les mains libres » sont encore en prison.
La devise que Léon XIV a choisie pour son étape camerounaise — « En celui qui est un, soyons un » — résonne comme une injonction à la réconciliation dans un pays fracturé selon des lignes linguistiques, ethniques et politiques que quarante-trois ans d’un pouvoir concentré n’ont fait qu’approfondir. Il s’agit aussi, rappelons-le, de sa devise papale personnelle. Son choix de l’apposer à cette étape particulière n’est pas anodin.
Légitimer ou libérer ? Le pape face au dilemme
La question que tout Camerounais lucide se pose ce 15 avril 2026 est simple, et elle est inconfortable : la visite de Léon XIV sert-elle la cause du peuple camerounais, ou celle du régime Biya ?
Des voix s’élèvent, au sein même du clergé et de la société civile, pour dénoncer le risque d’une légitimation implicite. En acceptant une audience officielle avec Paul Biya en sa qualité de chef d’État — moment protocolaire inscrit dans le programme à 17h15 au Palais présidentiel le jour de son arrivée —, le Souverain Pontife offre au dirigeant le plus contesté de son histoire récente une caution internationale dont la portée symbolique dépasse la simple courtoisie diplomatique.
D’autres, à l’inverse, voient dans cette visite une opportunité historique. Un pape qui choisit de passer par Bamenda — épicentre d’une guerre civile que le gouvernement rechigne à nommer ainsi — envoie un signal que nul communiqué officiel ne saurait effacer. Plusieurs acteurs de l’opposition et de la société civile espèrent que Léon XIV abordera, en privé ou en public, la question des prisonniers politiques, de la crise post-électorale et du conflit anglophone.
«Le pape ne va pas dire qu’il ne touche pas à tel ou tel problème qui touche la personne humaine », a affirmé Mgr Kleda. « C’est pour cela que le pape vient.»
Des pains spirituels pour des ventres politiques vides ?
Le titre de cet article n’était pas une provocation gratuite. Il posait une question que des millions de Camerounais se posent en ce moment même, les yeux levés vers le ciel — ou vers leur compteur électrique. Un pays qui attend d’un chef religieux étranger ce que son propre chef d’État n’a pas su ou voulu donner en quarante-trois ans de règne : justice, paix, lumière.
Léon XIV n’est pas venu pour multiplier les pains. Il est venu pour prêcher l’Évangile, rencontrer ses fidèles, et — peut-être — murmurer à l’oreille d’un pouvoir vieillissant quelques vérités que le monde hésite à dire à voix haute.
Mais l’Histoire, elle, retiendra que pendant trois jours d’avril 2026, le Cameroun a eu les yeux rivés non pas sur ses institutions, mais sur un homme venu de Rome. Ce n’est pas un signe de foi : c’est un aveu de faillite de l’État.
Par : Moussa Mahamadou Nazirou





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