
Le scrutin du 12 avril 2026 a vu le Bénin organiser son élection présidentielle pour désigner le successeur de Patrice Talon, au pouvoir depuis 2016. Les résultats officiels proclamés donnent une victoire écrasante au dauphin désigné, Romuald Wadagni. Mais derrière les chiffres officiels, une profonde contestation s’organise : opposition politique, société civile et presse indépendante dénoncent un boycott massif du peuple et des fraudes électorales généralisées à travers tout le territoire.
Wadagni élu avec plus de 94 % des voix : ce que disent les chiffres officiels
Durant la nuit du 13 au 14 avril 2026, la Commission électorale nationale autonome (CENA) a annoncé les grandes tendances du scrutin : Romuald Wadagni obtenait 94,05 % des suffrages exprimés, avec un taux de participation officiel de 58,75 %. Son seul adversaire autorisé, Paul Hounkpè du parti FCBE, reconnaissait sa défaite dès le soir même et lui adressait ses félicitations républicaines, avant même la publication des résultats officiels.
Quelques jours plus tard le 16 avril 2026, la Cour constitutionnelle a confirmé et légèrement ajusté ces chiffres : 94,27 % des suffrages pour le duo Wadagni–Talata, avec un taux de participation revu à la hausse à 63,57 %. Romuald Wadagni devient ainsi officiellement le 5e président de la République du Bénin, pour un mandat de sept ans, conformément à la révision constitutionnelle adoptée l’année précédente.
Un scrutin verrouillé dès le départ
Ce résultat s’explique en grande partie par un contexte politique très contraint. Le principal parti d’opposition, Les Démocrates, n’a pas pu présenter de candidat valide, faute du nombre suffisant de parrainages d’élus — une condition introduite par amendement en 2019 et dénoncée par ses adversaires comme un verrou antidémocratique. Seul Paul Hounkpè, ayant bénéficié de parrainages issus de la majorité sortante, a pu concourir. La plupart des observateurs estimaient que le scrutin était joué d’avance, tant l’opposant apparaissait comme un concurrent de faible envergure face au candidat de la majorité, adoubé par le chef de l’État sortant et soutenu par les deux partis de la majorité présidentielle.
Le PCB et l’APP dénoncent une mascarade électorale
Pour le Parti Communiste du Bénin (PCB), organe dont le journal La Flamme est le porte-voix, la réalité du terrain est radicalement différente des chiffres officiels. Dans un communiqué daté du 14 avril 2026, le PCB félicite le peuple béninois pour avoir boycotté massivement le scrutin et affirme que le taux de participation proclamé est faux et frauduleux. Selon le parti, partout dans les villes comme dans les campagnes, le peuple n’est pas sorti voter, malgré les harcèlements, les intimidations et la distribution massive d’argent.
L’Alliance pour la Patrie et le Panafricanisme (APP), présidée par le Professeur Philippe Toyo Noudjenoumè, abonde dans le même sens dans une déclaration du 16 avril 2026. L’APP juge que le boycott a été encore plus massif que celui observé lors des élections législatives et communales de janvier 2026. Elle estime que Romuald Wadagni est élu mais complètement illégitime, et appelle à la poursuite des luttes pour la convocation d’une nouvelle Conférence nationale inclusive, seule voie pour établir un nouveau vivre ensemble et une gouvernance véritablement démocratique et patriotique.
Fraudes électorales : les témoignages de terrain
La rédaction de La Flamme a recueilli des témoignages de correspondants dans plusieurs départements, brossant un tableau alarmant des conditions réelles du scrutin.
Dans les départements de l’Ouémé et du Plateau, des observateurs signalent des cas de votes multiples, des bulletins déjà déposés dans les urnes avant l’ouverture officielle des bureaux à 7h, et des pressions de porte-à-porte menées par des élus locaux pour inciter les habitants à se rendre aux urnes. À Agbalilamè, dans la commune de Sèmè-Podji, plus de 120 bulletins se trouvaient déjà dans l’urne avant l’heure officielle d’ouverture, un fait confirmé par la Plateforme des organisations de la société civile. Dans le département du Plateau, des maires ont demandé aux populations de voter « pour espérer les bonnes faveurs du prochain gouvernement ».
Concernant la commune de Bohicon, département du Zou, un témoin rapporte que des chefs de quartier ont payé des individus pour transporter les gens vers les bureaux de vote contre 2 000 FCFA par personne. À Saclo, l’achat de voix était observable à la vue de tous : les électeurs envoyaient la photo de leur doigt encré comme preuve de vote, contre 10 000 FCFA.
Plus loin, dans les Collines, à la commune de Glazoué, un correspondant rapporte avoir personnellement constaté que des membres du bureau de vote prenaient eux-mêmes des bulletins pour voter à la place des absents. À l’EPP centre de Glazoué, les postes de vote sont restés vides jusqu’à 16h, avant que les agents annoncent que « tout le monde avait voté ».
Enfin, pour les départements du Mono et du Couffo, le dispositif de fraude était généralisé dans les douze communes. À Aplahoué, des députés, maires et conseillers locaux ont instruit des agents à bourrer les urnes à la place de tous those qui ne voteraient pas. À Toviklin, dans l’arrondissement de Missinko, des agents ont été recrutés contre promesse de 10 000 FCFA, dont ils ont reçu 2 500 FCFA séance tenante, puis 5 000 FCFA le lendemain à la mairie. À Klouékanmè et Lalo, des conseillers ont corrompu les agents des bureaux de vote à 10 000 FCFA pour organiser les bourrages.
Quant aux zones urbaines du Littoral et de l’Atlantique, même les chiffres officiels révèlent l’ampleur du rejet populaire : 32,41 % à Cotonou, 21,69 % à Abomey-Calavi, 34,01 % à Ouidah.
La Plateforme des Organisations de la Société Civile, disposant d’observateurs dans environ un dixième des bureaux de vote, avait dès 10h le jour du scrutin signalé des urnes remplies avant l’heure officielle d’ouverture. Fait notable : le rapport de la mission d’observation de l’Union Africaine (UA) a lui-même été contraint de mentionner des cas de bourrage d’urnes dans les communes d’Aplahoué et de Comè.
FCBE et Les Démocrates accusés d’avoir accompagné le pouvoir
La presse du PCB pointe également le comportement de partis théoriquement d’opposition. Le FCBE de Paul Hounkpè est accusé d’avoir joué le rôle d’opposant de façade depuis 2019. Plusieurs figures des Démocrates — dont le fils de l’ancien président Boni Yayi, Chabi Yayi, responsable des relations extérieures du parti — ont apporté leur soutien à Wadagni. Guy Mitokpè, secrétaire à la communication des Démocrates, aurait également rejoint le camp du pouvoir. Nourénou Atchadé, qui disputait la présidence du parti à Éric Houndété, est cité pour avoir publiquement appelé à voter le 12 avril, contribuant selon ses détracteurs à améliorer le taux de participation pour légitimer le résultat. Cet appel a été accueilli par une partie des militants des Démocrates comme une trahison.
Les revendications de l’opposition
Face à cette situation, le PCB et l’APP formulent des exigences communes adressées au nouveau pouvoir :
La libération immédiate des prisonniers politiques, dont Rékya Madougou, Joël Aivo, Aïmassé Joseph, Tchouba Dossou Pierre, Gnami Parfait et Damien Dégbé, détenus depuis les événements de 2019, 2020 et 2021 ; le retour de tous les exilés politiques ; la suppression des lois liberticides telles que la loi portant création de la CRIET, la loi sur le numérique et la loi sur la grève ; la fin de la présence militaire française sur le territoire béninois ; et enfin la convocation d’une nouvelle Conférence nationale inclusive pour établir un nouveau cadre de gouvernance démocratique et patriotique.
Ce que dit la communauté internationale
La mission d’observation de la CEDEAO a salué un climat de paix et une bonne organisation du scrutin. Le roi Mohammed VI du Maroc et le président nigérian Bola Tinubu ont adressé leurs félicitations au président élu. Cependant, la mission de l’Union Africaine a noté dans son rapport des cas de bourrages d’urnes dans les communes d’Aplahoué et de Comè, introduisant un bémol notable dans le tableau d’ensemble dressé par les observateurs internationaux.
Un pays face à une fracture politique profonde
L’élection présidentielle béninoise du 12 avril 2026 laisse le pays face à une division profonde. D’un côté, des institutions officielles et une partie de la communauté internationale qui valident le processus. De l’autre, une opposition qui conteste frontalement la légitimité du résultat et appelle à une refondation du contrat social. Pendant sa campagne, Romuald Wadagni s’est engagé à corriger des aspects sociaux de la politique de son prédécesseur et à engager un dialogue national. Élu pour un mandat de sept ans renouvelable une fois — ce qui lui permettrait théoriquement de rester au pouvoir jusqu’en 2040 — le nouveau président aura à prouver dans les actes sa capacité à réconcilier un pays visiblement et profondément divisé.
Source : La Flamme N°640 (17/04/2026) – Organe du PCB
Par : Moussa Mahamadou Nazirou





Laisser un commentaire