NIGER : Comment les généraux putschistes ont sabordé leur propre récit

Le général Salifou Mody lors de son intervention sur la RTN le 18 avril 2026 concernant la situation sécuritaire au Niger.
©️ Le général Salifou Mody lors de son allocution sur la RTN, le 18 avril 2026, pointant du doigt la responsabilité des civils.

Après avoir épuisé la rhétorique du complot impérialiste et vilipendé le régime Bazoum, la junte nigérienne franchit un nouveau cap dans le déni. Jusqu’ici, le narratif officiel se contentait de traiter les pays voisins de « bases arrières » du terrorisme et d’accuser frontalement les chefs d’État en exercice dans la sous-région de complicité avec l’ennemi. Mais aujourd’hui, les autorités militaires s’attaquent à une cible plus inattendue : leur propre population.

Lors de son intervention sur la RTN le 18 avril 2026, le général Salifou Mody a pointé le « silence complice » des citoyens pour expliquer l’attaque de la base 101 de Niamey. Ce réflexe de chercher systématiquement un bouc émissaire — hier l’Occident, plus récemment les voisins régionaux, et aujourd’hui le peuple lui-même — trahit une déconnexion totale avec la réalité du terrain et un aveu d’impuissance sécuritaire.


Mody a affirmé que la situation sécuritaire est « sous contrôle », tout en reconnaissant que le terrorisme tel qu’il sévissait entre 2021 et 2023 « appartient au passé ». Par cet aveu, il sabote lui-même l’alibi du coup d’État : si cette période — correspondant précisément au mandat de Bazoum — est décrite comme un temps de stabilité révolu, alors l’« urgence sécuritaire » brandie pour justifier le putsch du 26 juillet 2023 n’était qu’une fiction. Rarement un bourreau aura rendu un tel hommage involontaire à sa victime.


Le bilan de l’ère Bazoum repose sur des réalités vérifiables que trois ans de propagande n’ont pas effacées :

  • Plus de 30 000 déplacés avaient regagné leurs villages grâce à une sécurisation méthodique du terrain.
  • À Baroua (Diffa), près de 5 935 personnes ont pu rentrer chez elles dès juin 2021 ; en août, 20 208 déplacés ont bénéficié d’un retour dans 22 villages.
  • Dans la région de Tillabéri, plus de 12 000 personnes ont été réinstallées en mai 2021.

Ce que la junte a produit à la place :

  • Plus de 500 000 déplacés internes (ONU).
  • Une hausse de 94 % des décès liés au terrorisme en 2024 (Global Terrorism Index 2025).
  • L’aéroport international de Niamey lui-même attaqué en janvier 2026.

Le Sahel est devenu l’épicentre mondial du terrorisme — ces chiffres proviennent d’organisations indépendantes que même le CNSP ne peut sérieusement discréditer.


Le 21 avril 2026, le général Mohamed Toumba, ministre de l’Intérieur, se soumet à l’exercice annuel de redevabilité imposé par le général Tiani. Le résultat : un catalogue d’annonces sans profondeur et un silence assourdissant sur les vraies questions.

Toumba avance 9 000 recrues et 69 commissariats créés — présentés comme des victoires historiques. Mais à quoi servent des commissariats sans équipements, sans véhicules, sans carburant ? Plusieurs de ces projets étaient déjà engagés sous Bazoum ; leur réappropriation relève davantage de la récupération politique que de l’innovation gouvernementale.

Sur les négociations avec les groupes armés, le flou est total. Prétendre envoyer de simples « citoyens désintéressés » pour obtenir un désarmement unilatéral de groupes terroristes aguerris, c’est prendre les Nigériens pour des naïfs. Ces intermédiaires ont forcément des contreparties. Lesquelles ? Le silence de Toumba parle.

Par ailleurs, interrogé sur l’évolution des relations nigéro-béninoises après l’élection de Wadagni, Toumba s’est montré plus offensif que conciliant : « Talon est parti, mais ce n’est pas lui le véritable problème. Le véritable problème, c’est toujours Macron », accusant Paris d’avoir instrumentalisé Cotonou pour agresser le Niger via son territoire. Un discours révélateur : même face à une opportunité de détente diplomatique, la junte reste prisonnière de sa grille de lecture antifrançaise, incapable de saisir le changement.

Enfin, Toumba a lui-même reconnu que le Niger fait face à une insécurité en constante évolution depuis près de vingt ans — aveu qui invalide définitivement la thèse du désastre créé par Bazoum, et confirme que la junte a hérité d’une crise régionale complexe qu’elle aggrave sans jamais l’assumer.


Rupture avec la France, expulsion des forces étrangères, sortie de la CEDEAO — chaque décision a été présentée comme un acte fondateur de dignité nationale. Le résultat, trois ans après : des villes sous blocus terroriste, des centaines de milliers de Nigériens abandonnés, et un aéroport international attaqué. La souveraineté ne se décrète pas devant les caméras. Elle se prouve par la capacité réelle à protéger chaque citoyen sur chaque centimètre du territoire — ce que le CNSP échoue à démontrer.


En admettant involontairement les progrès réels de la période 2021-2023, et en rejetant la responsabilité des attaques sur les populations civiles, les généraux Mody et Toumba ont signé, en direct sur la RTN, l’acte de décès de leur propre récit.

Les Nigériens ne sont pas les complices du terrorisme. Ils en sont les premières et les plus douloureuses victimes. Ils méritent une gouvernance qui assume ses responsabilités plutôt que de les fuir.

Un pouvoir qui accuse son peuple de ses propres échecs est un pouvoir qui a déjà perdu la bataille de la vérité — et, avec elle, toute prétention à gouverner.




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