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Cameroun : Après la détention de quatre journalistes sans plainte, le SPIC dénonce une grave dérive et appelle au boycott

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À Yaoundé, des lunettes déclarées perdues par le ministre de l’Économie, Alamine Ousmane Mey, au Palais des congrès ont valu l’interpellation, puis la détention, de quatre journalistes : François Essomba, Igor Gwet Bibey, Solange Djuikam et Pierre Mouchili. Soupçonnés de vol, ils sont restés en cellule entre six et huit jours, alors que, selon le SPIC, les lunettes avaient été retrouvées dès le premier jour.

Une chronologie qui interroge

Tout commence le lundi 14 septembre 2026. Solange Djuikam est interpellée alors qu’elle se rend au Palais des congrès de Yaoundé pour assurer la couverture médiatique des journées économiques entre le ministère de l’Économie et la Banque islamique de développement. Elle y allait dans le cadre de son travail. Le motif : la suspicion de vol des lunettes du ministre, déclarées perdues ce même jour. « Nous ne savons toujours pas pourquoi elle a été tout de suite prise comme première suspecte », s’interroge Thierry Eba.

Le mercredi 16 septembre, lors de la cérémonie de clôture, ses trois confrères sont à leur tour interpellés, puis conduits au commissariat central n°1 de Yaoundé. C’est en arrivant sur place qu’ils découvrent que leur consœur s’y trouve en détention depuis le lundi : jusque-là, personne, ni sa famille ni ses confrères, n’avait de ses nouvelles. Le syndicat, lui, n’est informé que le jeudi. « On ne sait pas ce qu’ils étaient en train de faire derrière, gardés à vue dans les cellules », déplore son président, qui dit s’être mobilisé dès le vendredi.

Des irrégularités dénoncées

Selon Thierry Eba, président du Bureau exécutif national du Syndicat national des professionnels de l’information et de la communication (SPIC), les lunettes ont pourtant été retrouvées dès le premier jour, alors que le ministre s’apprêtait à monter dans son véhicule. Malgré cela, les journalistes auraient passé entre six et huit jours en cellule : six jours pour les trois hommes, huit pour Solange Djuikam.

Le syndicat dénonce une procédure sans fondement solide et relève plusieurs irrégularités :

  • Aucune plainte formelle. D’après les informations obtenues au commissariat central, aucune plainte n’avait été déposée. « Comment des personnes peuvent-elles être interpellées dans ces circonstances sans qu’une plainte n’ait été déposée ? », a demandé le président du syndicat.
  • Une détention excessive. Pour Thierry Eba, il s’agit d’un délit mineur qui nécessite au maximum vingt-quatre heures de détention, et le syndicat qualifie cette détention d’« arbitraire ».
  • Aucun élément matériel. Rien ne montre, selon lui, que les quatre professionnels aient été en contact avec les lunettes ou à proximité du lieu où elles se trouvaient.
  • Des lunettes déjà retrouvées. « On se demande pourquoi les autres confrères ont été interpellés », insiste-t-il.

Une situation jugée disproportionnée et révélatrice d’un rapport préoccupant entre autorités publiques et professionnels de l’information. Les quatre journalistes n’ont par ailleurs pas été libérés purement et simplement : ils l’ont été « sous garant ».

Un boycott et trois exigences

Face à cette affaire, le syndicat a lancé un boycott des activités liées au ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire. Il a demandé aux professionnels d’éviter de couvrir ces événements « jusqu’à nouvel ordre ». Selon Thierry Eba, ce choix s’explique par le fait que l’incident est parti de ce département ministériel. « Ce n’est que la première mesure », prévient-il, sans dévoiler la suite.

Le syndicat réclame des excuses publiques, l’abandon définitif des charges et une réparation pour les préjudices subis. Près de trois semaines après les faits, aucune de ces revendications n’a été satisfaite, affirme-t-il. Le ministre de l’Économie n’a jamais reçu les quatre journalistes ni présenté d’excuses publiques, et le ministère continue de parler d’un « malheureux incident » dont le ministre n’est pas responsable. « Pourquoi un membre du gouvernement peut-il refuser de s’excuser ? », s’interroge le président du SPIC.

Le syndicat a rencontré le ministre de la Communication, décrit comme « assez ouvert » et incrédule face à l’affaire, qui avait d’abord cru à une fake news. Il a promis de se rapprocher de son collègue pour favoriser une issue apaisée et permettre la réhabilitation des quatre journalistes, mais sans garantie formelle.

Un problème plus profond

Au-delà de l’épisode, Thierry Eba y voit le symptôme d’un mal plus profond : un environnement médiatique fragilisé par la précarité économique, les pressions institutionnelles et un cadre juridique jugé dépassé. Les lois encadrant la communication, héritées des années 1990, ne répondraient plus aux réalités du numérique, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle.

Le syndicat demande notamment :

  • une réforme du cadre juridique, car les délits de presse continuent d’envoyer des journalistes devant les tribunaux, alors qu’ils sont dépénalisés ailleurs ;
  • une autonomie financière de la profession, dans un secteur où, selon lui, chaque patron de presse est libre de payer ses employés ou non sans être inquiété ;
  • de réelles subventions à la presse, l’aide actuelle, de l’ordre d’un à deux millions de FCFA par an pour certains médias, étant jugée « dérisoire ».

Le SPIC compte porter ces plaidoyers lors de la session parlementaire qui doit s’ouvrir en novembre. Il a déjà commencé à rencontrer des parlementaires.

Thierry Eba appelle aussi à une formation des deux côtés. Il estime que le syndicat ne peut encourager les journalistes à franchir les limites de la sécurité, mais qu’il faut mieux outiller aussi bien les forces de maintien de l’ordre que les professionnels des médias, afin d’éviter tout « accrochage » sur le terrain.

Cette affaire intervient dans un contexte déjà tendu pour la liberté de la presse. Le président du SPIC évoque notamment l’affaire Martinez Zogo, dont le procès se poursuit. Le recul du Cameroun dans les classements internationaux, notamment celui de Reporters sans frontières, alimente les inquiétudes sur les conditions d’exercice du journalisme. « Nous ne sommes pas surpris de la position qu’occupe le Cameroun », réagit Thierry Eba, pour qui « une affaire de lunettes est devenue une affaire planétaire ». À ses yeux, la liberté de la presse fait partie des éléments qui permettent de juger le niveau d’avancement démocratique d’un pays.

Aux autorités, il adresse un message : « On ne rentrera pas à l’ère de la pierre taillée. » Aux journalistes, il demande de rester professionnels et de lutter contre les fake news et la manipulation, pour préserver la confiance du public.

L’« affaire des lunettes » restera peut-être comme un incident insolite. Mais pour les défenseurs des médias, elle pose une question essentielle : comment garantir le droit d’informer lorsque des journalistes peuvent être privés de liberté sur la base d’une suspicion, même après la résolution des faits ?

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