
Dans un pays où la critique du pouvoir militaire expose à la prison, une voix vient de s’élever là où on ne l’attendait pas forcément : celle du rap. Dans son dernier morceau 100 Filtre, le rappeur nigérien Akeem Eking – de son vrai nom Abdoul Karim Ekawel, figure reconnue du rap conscient au Niger, interpelle directement les autorités et réclame la libération de l’ancien président Mohamed Bazoum, détenu depuis le coup d’État du 26 juillet 2023. Une prise de position rare, dans un contexte où la parole publique critique du régime est de plus en plus surveillée.
Un appel direct, au cœur d’un texte engagé
Connu pour son rap conscient et son franc-parler, Akeem Eking s’adresse frontalement au chef de la junte pour demander la libération de Mohamed Bazoum, rappelant que l’ancien président appartient à l’histoire du pays et qu’il en a marqué une partie du parcours. Le morceau évoque également le sort de sa famille, toujours dans l’attente d’une issue judiciaire, dans un texte par ailleurs traversé de références à d’autres figures militaires de la région — Ibrahim Traoré au Burkina Faso, Assimi Goïta au Mali —, signe d’un regard ambivalent et personnel de l’artiste sur les régimes militaires du Sahel, entre fascination pour certains et rejet explicite pour d’autres.
Ce geste artistique s’inscrit dans une actualité déjà chargée. Le 12 mars 2026, le Parlement européen a voté, à une large majorité, une résolution exigeant la libération « immédiate et inconditionnelle » de Mohamed Bazoum et de son épouse, dénonçant une détention arbitraire et l’absence totale de garanties procédurales. Un texte immédiatement rejeté par Niamey et par l’ensemble de l’Alliance des États du Sahel (AES), qui y ont vu une ingérence occidentale.
Une junte qui verrouille l’espace critique
Le contexte dans lequel s’inscrit cette sortie musicale n’est pas anodin. Depuis le putsch de 2023, la junte du général Abdourahamane Tiani a multiplié les mesures de répression : arrestations arbitraires d’anciens responsables, déchéances de nationalité visant des proches de Bazoum, suspensions de médias, pressions sur les journalistes et les défenseurs des droits humains. Human Rights Watch relève, dans son rapport 2026, une dégradation continue des libertés publiques au Niger depuis le coup d’État.
Mohamed Bazoum lui-même reste séquestré avec son épouse Hadiza dans une aile de leur ancienne résidence présidentielle, sans accès à un avocat ni visite familiale régulière depuis plus d’un an, selon plusieurs sources concordantes. Son immunité présidentielle a été levée en 2024, ouvrant la voie à des poursuites pour haute trahison — un crime passible de la peine de mort au Niger. Le 2 avril 2026, date de la fin théorique de son mandat constitutionnel, est passée sans la moindre annonce de libération.

Le symbole d’une génération qui ne se tait pas complètement
Que la contestation vienne cette fois du terrain musical n’est pas un hasard. Au Niger comme ailleurs dans la région, le rap conscient s’est historiquement construit comme un espace de parole quand les canaux politiques et médiatiques classiques se referment. En choisissant d’interpeller nommément le pouvoir sur le sort de Bazoum, Akeem Eking prend un risque calculé dans un pays où la critique frontale du régime a déjà valu à des activistes et journalistes des poursuites, voire des déchéances de nationalité.
Ce courage ne laisse pas indifférent au sein de la population.
Pour un acteur de la société civile nigérienne, Akeem fait ici honneur à son art : « Son engagement prouve à suffisance qu’il est un vrai patriote qui a décidé de s’assumer face à l’impasse actuelle. Au moment où beaucoup d’artistes ont cessé de créer, mis au pas par la junte, Akeem a osé indiquer la voie, s’inscrivant ainsi dans l’histoire glorieuse des grands leaders du Sahel. »
Ce type de prise de parole artistique relance, à sa manière, une polémique que la junte espérait sans doute voir s’éteindre avec le temps : celle du sort d’un président élu démocratiquement, toujours privé de liberté près de trois ans après avoir été renversé, tandis que les appels de la CEDEAO, de l’Union africaine, de l’ONU et désormais du Parlement européen restent, pour l’instant, sans réponse concrète de Niamey.

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