À la une

La Centrafrique gère la pénurie et survit sous perfusion : face au correspondant de notre rédaction, l’opposition pose ses conditions pour l’avenir de la RCA

Loading

Pour ce numéro exceptionnel du carrefour des idées, le magazine Sahel d’Afrique reçoit une figure majeure de l’émancipation du continent et de la diaspora noire : Ange David Yembassa. Ancien cadre du Ministère des Eaux, des Forêts, de la Pêche et de la Chasse, actuellement consultant indépendant, expert en développement et en management de projets en Afrique, et président du parti MEGA CENTRAFRIQUE, il décrypte sans concession les maux de la République centrafricaine.

Un entretien mené par Jonathan Débonnaire Gonissere, correspondant de Sahel d’Afrique en République centrafricaine

Une sécurité en trompe-l’œil et un État absent de l’arrière-pays

Jonathan Débonnaire Gonissere, correspondant de Sahel d’Afrique en terre centrafricaine, interroge son invité sur l’actualité sécuritaire brûlante marquée par l’assassinat de prêtres à Zémio, la porosité des frontières à Am-Dafock et les violences à Boali :

— Jonathan Débonnaire Gonissere : Monsieur le Président, ce chapelet de drames dresse un constat accablant de l’autorité de l’État à moins de 100 kilomètres de Bangui comme aux confins du territoire. Comment analyser cette déliquescence sécuritaire ?

— Ange David Yembassa : Ce que nous vivons est le symptôme d’une faillite stratégique majeure. L’État souffre d’un déficit criant d’autorité et de présence effective hors de l’hypercentre. La sécurité est aujourd’hui recentrée uniquement sur la protection du pouvoir central, laissant l’arrière-pays à l’abandon. À Boali, l’absence totale de prévention sociale démontre la vulnérabilité extrême de notre tissu communautaire.

Dans la Vakaga, l’histoire se répète : l’insécurité chronique découle de cet abandon socio-économique qui, déjà en 2013, a favorisé la déstabilisation du pays. Le gouvernement doit cesser de subir et anticiper. Pour notre formation politique, la sécurité ne se résume pas à un déploiement d’hommes en armes : elle exige le retour immédiat des services sociaux de base — justice, école, administration — dans chaque préfecture, adossé à une Réforme du Secteur de la Sécurité véritablement inclusive et décentralisée.

Économie : l’opposition nomme la réalité là où la Banque mondiale nuance

Se pencher sur le front économique après plus de huit ans de gestion sous l’ère du président Faustin-Archange Touadéra amène notre correspondant à questionner l’acteur politique sur les conclusions alarmantes des derniers rapports de la Banque mondiale :

— Jonathan Débonnaire Gonissere : Alors que les institutions internationales pointent du doigt la fragilité structurelle de l’économie centrafricaine, quelle est votre contre-expertise face au quotidien étouffant de nos compatriotes ?

— Ange David Yembassa : Là où la Banque mondiale utilise des termes feutrés pour ne pas froisser le pouvoir, nous, l’opposition, nommons la réalité crue : les Centrafricains s’enfoncent chaque jour davantage dans la misère. Le pouvoir d’achat est anéanti, le chômage des jeunes explose et la précarité est devenue la norme. Ce régime ne conduit aucune réforme structurelle ; il gère la pénurie et survit au jour le jour grâce à la perfusion des aides financières.

En tant qu’expert en management de projets, notre alternative repose sur trois piliers d’urgence :

La souveraineté budgétaire et la digitalisation : Traquer la corruption et les fuites dans les régies douanières et fiscales grâce à la numérisation intégrale de la chaîne de collecte. Chaque franc doit aller au Trésor public, non aux oligarques.

La valorisation locale des ressources : Un pays ne peut s’en sortir en important tout. Le bois, les mines et l’agro-pastoral doivent être transformés sur place. Il faut investir massivement dans les infrastructures routières pour désenclaver les bassins de production.

Un partenariat public-privé crédible : Assainir le climat des affaires pour attirer les investisseurs et restaurer la crédibilité financière internationale de la RCA.

Crise du carburant : « Le symbole d’une gestion au jour le jour »

Abordant ensuite l’asphyxie quotidienne des ménages et des transporteurs face aux pénuries de carburant et à la flambée des prix, le représentant de Sahel d’Afrique oriente le débat vers les solutions immédiates :

Jonathan Débonnaire Gonissere : Comment l’État peut-il sortir de cette impasse énergétique sans faire porter l’intégralité du poids de la crise aux citoyens ?

Ange David Yembassa : C’est le reflet parfait de l’improvisation gouvernementale. En augmentant les prix ou en subissant les pénuries, le pouvoir fait porter la charge aux ménages. À court terme, il faut restructurer la chaîne d’approvisionnement, diversifier les voies d’importation et réguler strictement les stocks stratégiques pour tuer la spéculation du marché noir.

À long terme, notre mouvement propose de sortir du tout-pétrole importé. Avec notre potentiel hydroélectrique exceptionnel, notamment à Boali, et notre ensoleillement permanent, nous devons lancer un plan massif de transition vers les énergies renouvelables — solaire et petit hydraulique — pour alimenter nos villes de province.

L’ADN du mouvement : pragmatisme et ancrage local

Voulant cerner ce qui démarque cette formation politique du paysage traditionnel centrafricain, le journaliste relance l’entretien sur la doctrine et la méthode du parti :

Jonathan Débonnaire Gonissere : Qu’est-ce qui distingue fondamentalement votre démarche des coalitions de circonstance et de la politique politicienne ?

Ange David Yembassa : Nous incarnons une doctrine réformiste, pragmatique et social-démocrate, loin de la politique stérile du « ôte-toi de là que je m’y mette ». Notre différence repose sur trois exigences : la culture du projet et du résultat mesurable, une éthique environnementale plaçant la gestion durable des ressources au cœur de l’emploi des jeunes, et un véritable renouvellement générationnel qui responsabilise les femmes et la jeunesse.

Sur le plan de l’implantation, nous luttons contre « l’étatisme banguissois ». La politique ne se fait pas depuis un bureau à Bangui, mais avec et pour le citoyen de Zémio, de Birao, de Bouar ou de Bangassou, grâce à des antennes communautaires dirigées par des acteurs locaux respectés.

Bilan démocratique et perspectives électorales

Pour clore cet entretien exclusif réalisé à Bangui, le correspondant de Sahel d’Afrique invite son interlocuteur à dresser le bilan institutionnel de ces dernières années et à détailler la stratégie de l’opposition en vue des échéances politiques :

Jonathan Débonnaire Gonissere : Dix ans après l’accession au pouvoir de Faustin-Archange Touadéra, quel est votre verdict sur l’espace démocratique et quelles sont vos perspectives pour l’avenir ?

— Ange David Yembassa : S’il y a eu quelques avancées diplomatiques ou militaires, le compte n’y est absolument pas sur le plan démocratique. Le dialogue national reste exclusif — le Bloc Républicain pour la Défense de la Constitution réclame en vain une concertation sincère depuis des années. L’espace des libertés publiques se rétrécit et l’équilibre des institutions est fragilisé au profit d’un pouvoir hyper-centralisé.

Pour les échéances à venir, notre formation structure son offre et consolide ses bases. Nous voulons un grand Bouar, un grand Bossangoa, un grand Nola, et non des promesses électorales dictées par la convoitise minière. Quant à la présidentielle et aux alliances, notre position d’opposant est claire : nous sommes ouverts à un bloc alternatif républicain, mais pas à n’importe quel prix. Pas d’alliances de façade ; toute coalition doit reposer sur un projet de gouvernement partagé et crédible.

Partager cet article

Laisser un commentaire

À lire aussi

Les rubriques — Sahel d’Afrique
Sahel d’Afrique · Rubriques

Explorez nos catégories

Toutes les rubriques

En savoir plus sur Sahel d'Afrique

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture