Reckya Madougou : 1 879 jours derrière les barreaux d’un pouvoir qui étouffe l’opposition

Née le 30 avril 1974 à Cotonou, Reckya Madougou compte parmi les personnalités politiques les plus illustres de sa génération. Diplômée de l’Institut des Hautes Études Internationales de Paris et de la Harvard Kennedy School, elle a servi le Bénin comme ministre de la Microfinance puis comme Garde des Sceaux sous la présidence de Thomas Boni Yayi (2008-2013).

De 2016 à 2020, l’ancienne ministre occupe le poste de conseillère spéciale du président togolais Faure Gnassingbé. L’initiatrice de la campagne panafricaine « Touche pas à ma Constitution », qui a inspiré des mouvements similaires au Sénégal, au Burkina Faso et au Cameroun.

En 2020, la candidate rentre au Bénin pour briguer la présidence, mais son destin prend une tournure radicale : la porte de la candidature lui sera fermée.

Au retour d’un meeting de l’opposition à Porto-Novo, sa voiture est interceptée sur un pont par des policiers cagoulés et armés. Elle est emmenée à la Brigade Économique et Financière.

Le lendemain, 4 mars 2021, le procureur spécial de la CRIET, Elonm Mario Mètonou, tient une conférence de presse. Sa thèse : Madougou aurait financé un projet d’assassinat de deux personnalités politiques de Parakou afin de « perturber le scrutin présidentiel en perpétrant des actes de terreur de grande ampleur ».

La seule preuve avancée : les aveux d’un colonel à la retraite, Ibrahim Mama Touré, qui affirme avoir reçu l’argent de l’intermédiaire de Madougou.

Le 5 mars, elle est inculpée pour « association de malfaiteurs et financement du terrorisme » et incarcérée à la prison d’Akpro-Missérété. Sa candidature à la présidentielle avait déjà été rejetée pour défaut de parrainage.

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la fragilité de l’accusation. Lors du procès, le colonel Ibrahim Mama Touré est revenu sur plusieurs de ses déclarations, incapable d’expliquer ses contradictions. L’intégralité des charge reposait sur ce seul témoignage.

Fait encore plus révélateur : le juge Essowé Batamoussi, initialement chargé du dossier, fuit le Bénin cinq jours après l’arrestation pour s’exiler à Paris, où il déclare à RFI :

« Le dossier ne comportait aucun élément qui pouvait nous décider à la mettre en détention. On nous a instruits de suivre les réquisitions du ministère public. »

L’avocat français Maître Antoine Vey claque la porte de la salle d’audience avant le verdict, dénonçant une juridiction sans « aucune garantie d’indépendance » et un dossier « monté de toutes pièces ».

Les 10 et 11 décembre 2021, après seulement 20 heures d’audience menées en partie de nuit, la CRIET condamne Reckya Madougou à 20 ans de réclusion criminelle et 50 millions de francs CFA d’amende pour « complicité d’actes terroristes ».

Face à cette sentence, l’accusée a dénoncé un procès politique : « Cette cour a délibérément décidé de clouer au pilori une innocente. Je n’ai jamais été et je ne serai jamais une terroriste », a-t-elle déclaré devant ses juges.

Elle ne fait pas appel, refusant de reconnaître toute légitimité à la procédure. Quelques jours plus tôt, un autre opposant, Joël Aïvo, avait été condamné à 10 ans par la même cour. Washington dénonce le « ciblage systématique des figures de l’opposition ». Cotonou répond que sa justice est « libre et transparente ».

Depuis cinq ans, Madougou est détenue dans la prison de haute sécurité d’Akpro-Missérété, à 50 km de Cotonou. Les premières semaines : isolement total, repas de sa mère interdits, visites refusées à tous sauf à ses avocats. En avril 2021, sa cellule est perquisitionnée et son réfrigérateur, ventilateur et poste radio lui sont confisqués.

Dans une lettre ouverte publiée le 5 avril 2024, elle décrit trois années de violations : interdiction d’appeler ses enfants — y compris la veille du brevet de son fils en juin 2023 — et deux ans de refus d’examens médicaux prescrits par son médecin.

L’ancien président Boni Yayi dénonce des traitements « constitutifs d’actes de torture ». En mars 2024, des députés de son parti se voient refuser l’accès à la prison.

Le gouvernement Talon n’a jamais cédé. Dans un entretien à Jeune Afrique en mars 2025, le président déclare : « Nulle part dans le monde, faire de la politique ne fournit une immunité pour couvrir des actes délictueux. Parfois, le pardon peut être une faute. » Il exclut toute grâce présidentielle.

En face, le Groupe de Travail des Nations Unies sur la Détention Arbitraire (GTDA), saisi par ses avocats, rend en novembre 2022 l’Avis N°51/2022 : la détention de Reckya Madougou est qualifiée de « triplement arbitraire », « dépourvue de base légale et contraire à l’article 9 de la Déclaration universelle des droits de l’homme ». Le GTDA réclame sa libération immédiate et un dédommagement. Cotonou n’a pas donné suite.

Le 3 mars 2026, cinquième anniversaire de son arrestation, des fidèles se réunissent en prière à Parakou pour implorer sa libération. Le 12 avril 2026, le Bénin élit un nouveau président, Romuald Wadagni — Patrice Talon étant constitutionnellement empêché de se représenter. La Constitution béninoise confère au chef de l’État le pouvoir d’accorder la grâce présidentielle.

Reckya Madougou a aujourd’hui 52 ans. Elle est derrière les barreaux depuis plus de 1 879 jours, dans un établissement que les Nations Unies ont déclaré illégal. Le nouveau président béninois tient entre ses mains un dossier que l’histoire ne lui pardonnera pas d’ignorer.

Partager cet article

À lire aussi

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Sahel d'Afrique

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture