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Côte d’Ivoire : Kra Georges Amani lève le voile sur les secrets coloniaux d’Abidjan

Un patrimoine que l’on croise chaque jour sans le voir

Combien d’Abidjanais empruntent chaque matin une avenue, longent un édifice public ou traversent un quartier sans jamais s’interroger sur l’origine des noms qu’ils portent ? Derrière ces plaques de rue et ces façades administratives se cache une mémoire longtemps restée dans l’ombre : celle de la période coloniale, de ses figures, de ses décisions et de ce qu’ils ont légué — pour le meilleur et pour le pire — à la capitale économique ivoirienne.

C’est ce pan méconnu de l’histoire urbaine qu’un entretien récent est venu remettre en lumière, à travers le regard d’un homme qui a fait de la mémoire nationale son terrain d’exploration.

Un retraité qui refuse de rester silencieux

Journaliste et essayiste, l’auteur de cette investigation n’en est pas à son coup d’essai. Fort d’une expérience riche au sein du magazine Jeune Afrique, Kra Georges Amani a par la suite franchi une étape majeure en lançant le journal L’Événement africain. Tout au long de sa carrière, il a questionné l’histoire politique du pays et recueilli la parole de ceux qui l’ont façonnée. Par ailleurs, son passage dans l’administration publique, en tant que conseiller technique chargé de la communication à l’Inspection générale d’État, lui a permis d’observer les rouages institutionnels de l’intérieur. Aujourd’hui retraité, il n’a rien perdu de son appétit pour le terrain et la transmission.

Son constat est simple : un journaliste qui a accumulé des décennies de rencontres, d’archives et de témoignages n’a pas le droit de laisser ce capital dormir. Il a donc choisi de le remettre en circulation, notamment à travers une série d’entretiens avec des figures et témoins de l’histoire nationale — une démarche entamée dès 2008 et qui continue aujourd’hui de porter ses fruits.

Deux gouverneurs sur vingt-deux : une empreinte disproportionnée

L’un des enseignements les plus frappants de cette recherche tient en une phrase : sur les vingt-deux gouverneurs qui se sont succédé à la tête de la colonie, seuls deux auraient véritablement laissé une empreinte durable sur la physionomie d’Abidjan. Une proportion qui interroge. Comment expliquer qu’une poignée d’administrateurs ait pu concentrer à elle seule l’essentiel de l’héritage urbain que l’on continue d’arpenter, plus d’un demi-siècle après l’indépendance ?

Cette question n’est pas anecdotique. Elle touche à la manière dont une ville se souvient — ou choisit d’oublier — les strates successives de sa propre construction. Elle interroge aussi la responsabilité collective : celle de nommer, de renommer ou de laisser inchangés des noms de rues et d’édifices hérités d’une époque révolue.

Pourquoi ce débat dépasse la simple toponymie

Renommer une rue, débaptiser un édifice ou, au contraire, assumer et documenter son passé colonial : ce ne sont pas de simples questions administratives. C’est un choix de société sur la manière dont une nation entend raconter son histoire aux générations futures. Plusieurs pays africains ont, ces dernières années, engagé ce travail de relecture patrimoniale — parfois par l’effacement, parfois par la contextualisation, rarement par l’indifférence.

Pour Abidjan, ville-monde construite à la croisée des influences coloniales, lagunaires et post-indépendantistes, cette réflexion prend une dimension particulière. Chaque avenue, chaque bâtiment public devient alors un support pédagogique potentiel, à condition que quelqu’un prenne la peine d’en raconter l’histoire.

Informer sans déformer, pour former

C’est précisément la ligne éditoriale que revendique ce travail de mémoire du journaliste Kra Georges Amani : recueillir la parole des témoins et des chercheurs, la confronter aux faits et la restituer sans fard au grand public, en particulier à une jeunesse ivoirienne souvent tenue à distance de ces pans de l’histoire nationale. Grands reportages, entretiens approfondis, dossiers thématiques sur la trajectoire du développement du pays : le projet dans lequel s’inscrit cet entretien se veut une bibliothèque vivante, accessible en ligne, où l’archive orale rencontre l’exigence journalistique.

Deux prochains chantiers de mémoire déjà annoncés

Cet entretien n’est qu’un premier jalon. Kra Georges Amani a confié à notre rédaction que deux autres sujets figurent d’ores et déjà parmi ses priorités : la cathédrale Saint-Paul du Plateau, dont l’histoire architecturale et symbolique reste largement méconnue du grand public, et la tour F.

Concernant cet édifice emblématique, le journaliste souligne une continuité historique fascinante : la tour F incarne le prolongement d’un rêve initié par Félix Houphouët-Boigny dès 1977, lors du lancement des tours administratives A et B. Le premier président ivoirien, mû par la volonté de doter Abidjan d’édifices parmi les plus élégants du continent — à l’image de l’hôtel Ivoire, inspiré par un modèle découvert à Monrovia au Liberia — ambitionnait déjà de faire de la tour F l’une des plus hautes d’Afrique. Un dessein que le président Alassane Ouattara a concrétisé en faisant de cet ouvrage la plus haute tour du continent.

Pour Kra Georges Amani, ces deux édifices que tout Abidjanais croise ou aperçoit au quotidien méritent le même travail de mise en lumière que celui engagé sur les noms de rues et les figures coloniales. Une manière, pour le journaliste, de poursuivre sa démarche : documenter le patrimoine bâti de la capitale économique, pierre après pierre, et le restituer à ceux qui l’habitent.

Une mémoire encore à écrire

Ce travail de fouille patrimoniale ne fait que commencer. Il rappelle une évidence trop souvent négligée : le patrimoine ivoirien ne se résume pas aux monuments classés ou aux musées. Il vit aussi dans les noms de rues, les façades administratives et les récits que l’on choisit — ou non — de transmettre. Revisiter cette histoire, c’est redonner à Abidjan la profondeur temporelle qu’elle mérite, et offrir à ses habitants les clés pour comprendre la ville qu’ils traversent chaque jour.

Reste une question ouverte, et non des moindres : que faire aujourd’hui de cet héritage ? Le documenter sans y toucher, l’assumer pleinement ou entamer un travail de renomination ? Le débat, à peine amorcé, ne fait que commencer.

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