
D’un trait de plume, le régime du capitaine Ibrahim Traoré vient d’imposer le silence à deux nouvelles voix religieuses. Omar Sankara, 41 ans, et Idrissa Sawadogo, 53 ans, sont désormais interdits « jusqu’à nouvel ordre » de toute activité de prêche, de prédication ou d’enseignement religieux sur l’ensemble du territoire burkinabè.
Les faits, vérifiés
Deux arrêtés distincts, signés le 23 juin 2026 par le ministre d’État chargé de l’Administration territoriale et de la Mobilité, Émile Zerbo, visent ces deux leaders religieux. Le motif invoqué est identique pour les deux hommes : des « propos radicaux de nature à compromettre la cohésion sociale et le vivre-ensemble ». L’information, initialement relayée par Libreinfo.net, a depuis été confirmée par plusieurs médias burkinabè et régionaux — Wakat Séra, Minute.bf, le Journal du Faso, Seneweb et Afrikinfos-Mali — qui s’accordent sur les mêmes éléments factuels.
L’exécution de ces arrêtés a été confiée au secrétaire général du ministère, tandis que les forces de sécurité et les gouverneurs de région ont reçu instruction de veiller à ce que les deux hommes ne puissent plus diffuser leurs messages, quel que soit le support. Aucun détail précis sur les propos incriminés n’a cependant été rendu public — une opacité qui, à elle seule, mérite d’être interrogée : sur quoi se fonde exactement l’accusation de « radicalité » lorsque personne, hors du cercle ministériel, ne peut vérifier les propos en cause ?
Fait notable : le même jour, l’association religieuse « Tabernacle des fils du Royaume du Saint-Esprit », reconnue depuis mai 2020, a elle aussi été suspendue pour trois mois renouvelables.
Un cadre légal taillé sur mesure
Ces sanctions s’appuient sur une architecture juridique entièrement façonnée par la transition militaire elle-même : la Charte de la Révolution du 1er avril 2026, la loi de juillet 2025 sur la liberté d’association, et surtout la toute nouvelle loi sur les libertés religieuses, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée législative de transition le 20 juin 2026 — trois jours seulement avant ces deux interdictions.
Officiellement présenté comme un outil de « prévention des abus » et de lutte contre l’extrémisme, ce texte impose en réalité un contrôle étroit du champ religieux : autorisation préalable pour tout prédicateur résidant à l’étranger, certification obligatoire des compétences religieuses, affiliation forcée à une « faîtière » reconnue par l’État, création d’un organe national chargé d’« homologuer » qui a le droit de prêcher et qui ne l’a pas. Le calendrier ne doit rien au hasard : la loi vient à peine d’être votée que ses premiers effets concrets — deux interdictions, une suspension d’association — tombent dans la foulée.
Une méthode déjà connue
Ce dossier n’est pas un cas isolé. Il s’inscrit dans une séquence de durcissement engagée depuis plusieurs mois par le pouvoir militaire :
- Fin mai 2026 : le prédicateur sunnite Muhammad Isha Kindo est arrêté à Ouagadougou, deux jours après avoir publiquement critiqué le projet de loi sur les libertés religieuses. Aucune charge officielle n’a été communiquée.
- Mars 2026 : l’imam de Bobo-Dioulasso, Mahmoud Barro — pourtant réputé proche du pouvoir — interpelle publiquement le capitaine Traoré sur cette même loi lors d’un prêche. Il disparaît quelques jours plus tard. À ce jour, aucune autorité n’a communiqué sur son sort.
- Début juin 2026 : deux organisations de la société civile islamique sont suspendues pour trois mois, pour de simples « manquements administratifs ».
- Avril 2026 : 118 associations et ONG, actives notamment dans la santé, l’action sociale et la défense des droits humains, sont dissoutes en un seul arrêté — après une première vague qui avait déjà vu 21 ONG perdre leur autorisation d’exercer et dix autres suspendues.
- Depuis le coup d’État de septembre 2022 : tous les partis politiques avaient été suspendus, puis définitivement dissous en février dernier.
Le schéma se répète à chaque fois : une loi présentée comme protectrice, suivie de sanctions administratives rapides, puis, pour les voix les plus gênantes, des disparitions ou arrestations sans explication. Les interdictions visant Omar Sankara et Idrissa Sawadogo s’ajoutent donc à une liste déjà longue de leaders religieux, associatifs ou politiques réduits au silence depuis l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré.
Cohésion sociale ou verrouillage du champ religieux ?
Le pouvoir burkinabè justifie chacune de ces mesures par la nécessité de préserver l’unité nationale dans un pays toujours confronté à une insurrection djihadiste meurtrière. L’argument sécuritaire n’est pas sans fondement : le Burkina Faso reste l’un des pays les plus touchés au monde par le terrorisme, et la prévention de la radicalisation y est un enjeu réel.
Mais la répétition du procédé — accusations vagues, absence de preuves rendues publiques, absence de voie de recours connue, disparitions non élucidées de ceux qui critiquent ouvertement la loi — interroge sur la frontière entre lutte légitime contre l’extrémisme et musellement de toute contestation, y compris religieuse, du pouvoir militaire. Quand un imam réputé proche du régime disparaît pour avoir simplement appelé Ibrahim Traoré à la « vigilance », il devient difficile de croire que seule la radicalisation est visée.

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