
Le colonel-major Kassoum Goïta, longtemps considéré comme l’un des officiers les plus influents de l’appareil sécuritaire malien, doit comparaître le 14 juillet devant la justice de son pays. Il répondra, aux côtés de trois coaccusés, d’une accusation de complot contre l’État, l’aboutissement judiciaire d’une affaire ouverte il y a près de cinq ans, marquée par une détention prolongée sans procès et une disparition inexpliquée qui ont interpellé jusqu’aux organisations de défense des droits humains.
Un dossier vieux de cinq ans
L’ancien directeur général de la Sécurité d’État malienne a été arrêté en 2021, avec cinq autres personnalités, dont un ancien secrétaire général de la présidence, un adjudant-chef et un commissaire de police, soupçonnés d’avoir fomenté une tentative de coup d’État contre la transition dirigée par le colonel Assimi Goïta. Kassoum Goïta n’était pourtant pas un inconnu du sérail militaire : il faisait partie du groupe d’officiers ayant renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, avant de prendre la tête de la Sécurité d’État sous la présidence intérimaire de Bah N’Daw.
Le dossier a été renvoyé devant une cour d’assises dès janvier 2023, mais l’audience s’est fait attendre plus de trois ans. Selon les avocats des mis en cause, leurs clients sont restés détenus dans un camp de gendarmerie de Bamako, enfermés en permanence, dans des conditions qu’ils ont qualifiées d’inhumaines. Human Rights Watch avait par ailleurs documenté des actes de torture subis par les détenus durant leur garde à vue initiale.
Une disparition qui a fait grand bruit
L’affaire a connu un rebondissement trouble en 2024 : fin mai, Kassoum Goïta a disparu de sa cellule sans que ses proches ni ses avocats ne reçoivent la moindre information sur son sort pendant plus de trois mois. Sa réapparition, début septembre, aux côtés d’un autre coaccusé dans des locaux de la Sécurité d’État, a relancé les interrogations sur les pratiques de détention en vigueur au sein de l’appareil sécuritaire de la junte. Son avocat a alors indiqué que son client n’avait pas été torturé physiquement, mais avait subi un traitement dégradant.
Une audience à haute portée symbolique
Le procès qui s’ouvre le 14 juillet intervient dans un contexte où les autorités de transition maliennes, au pouvoir depuis les coups d’État de 2020 et 2021, sont régulièrement critiquées pour leur gestion des dossiers judiciaires touchant d’anciens compagnons d’armes devenus, aux yeux du régime, des rivaux potentiels. Plusieurs observateurs y voient la manifestation de tensions internes persistantes au sein de la junte, entre officiers ayant participé aux mêmes putschs, mais désormais opposés dans la lutte pour le pouvoir.
Ni la durée de la détention préventive, ni les conditions de celle-ci, n’ont à ce jour fait l’objet d’explications publiques détaillées de la part des autorités judiciaires maliennes. Les défenseurs de Kassoum Goïta ont toujours revendiqué son innocence et réclamé la tenue rapide de son procès — une demande restée sans réponse pendant plus de trois ans.
Au-delà du cas de Kassoum Goïta, ce procès place le régime de transition face à un miroir aux reflets troublants. Comment les autorités actuelles, arrivées au pouvoir par la force de deux putschs successifs, peuvent-elles aujourd’hui ériger la lutte contre les “coups d’État” en dogme absolu et condamner ceux qui s’y essaient ? Cette ironie politique est d’autant plus frappante lorsqu’on observe le sort des généraux Abass Dembélé et Nema Sagara. Héros militaires hier, eux aussi détenus et radiés pour des accusations similaires de complot, ils partagent désormais le même destin que Kassoum Goïta dans les geôles du pays. Ce mécanisme, qui transforme d’anciens compagnons d’armes en rivaux à abattre, soulève une question fondamentale : la répression actuelle est-elle une réelle volonté de stabiliser l’État, ou simplement le moyen, pour les putschistes d’hier, d’éliminer méthodiquement les menaces de demain ?
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